Régulièrement, et pas seulement lors de la remise du prix Charlemagne, Charlemagne est évoqué avec euphorie. Même les historiens les plus sobres se répandent alors volontiers en éloges sur le "père de l'Europe" et louent Charlemagne en tant que médiateur de la culture et de l'érudition antiques. Pourtant, Charlemagne n'a pas fondé une seule école publique, n'a pas encouragé une seule discipline scientifique, n'a pas ouvert un seul théâtre et n'a pas financé une seule bibliothèque publique. Avant et après lui, la culture urbaine est à l'agonie, les gens vivent dans de misérables baraques en bois, font leurs besoins dans les rues, et Paris ressemble à un dépotoir. Au lieu de l'éducation, de la science et de la culture, l'action et les lois de Charles sont trop souvent perçues comme une théologie irréconciliable qui menace ouvertement : "Mourra qui voudra rester païen". C'est notamment pour cette raison qu'il mène des guerres tout au long de sa vie, qu'il soutient de son mieux les évêques et les monastères et qu'il est en retour béatifié et même canonisé par l'Église. Charlemagne n'est ni un "phare", ni le "père de l'Europe". Sa pensée et son action sont en totale opposition avec tout ce qui donne un visage et une couleur à l'Europe. Il n'a rien à voir avec l'Europe telle que nous la concevons aujourd'hui, avec la capacité à tenir un discours démocratique, avec la critique et le compromis, avec la tolérance, avec la diversité culturelle et la libre pensée.